Le monde tel qu'on le connait depuis l'émergence d'internet met en scène
deux types de personnes : les artistes et les commentateurs. Ceux qui
produisent quelque chose et ceux qui se contentent de donner leur avis. Les
élites et les autres.
Il y a toujours quelqu'un pour dire : "ah, le dernier U2, c'est leur
plus mauvais album, ils feraient mieux d'arrêter".
Relisez cette phrase, courante aujourd'hui, déclinée à l'infini sur
internet, reflet de ce qui se dit à travers le monde dans les conversations
privées, dans un bar ou en famille, à propos de tout, des artistes, des hommes
publics, politiques ou simples starlettes.
Tissu d'inepties, empilées les unes sur les autres, formant une réalité
alternative, créée de toute pièce par l'ignorance banale et auto-entretenue du
bas peuple, qui s'égare et qui trouve désormais une résonnance potentiellement
planétaire, via internet.
Internet, mathématiquement, statistiquement, est donc majoritairement un
vecteur d'ignorance, un portail de la connerie partagée, un monument aux cons
vivants.
Pourquoi U2, le groupe, devrait-il s'arrêter ?
En pleine possession de ses moyens, avec un album honorable, aux passages
excellents, globalement réussi et dans la continuité d'une illustre carrière,
agé mais pas décalé, toujours inspiré… Il suffit d'écouter, de prendre le
temps, de l'apprécier, pour comprendre.
Comment classer un album ?
Il faut être journaliste, missionné par un rédac' chef, pressé par une
deadline, pour émettre un tel jugement. Il faut être à la fois spécialiste du
groupe, connaissant tout le répertoire, pour tenter de comparer les différents
albums, écrits et réalisés dans des conditions diverses et à des époques
radicalement différentes, avec des moyens différents, et savoir se détacher de
ce statut de spécialiste pour aborder un nouvel album avec un regard neuf,
celui du public, qui n'écoute pas que U2, pour arriver, peut-être, à situer ce
recueil parmi l'ensemble des productions artistiques du moment, y trouver la
place qu'occupe le groupe. C'est un gros travail, difficile à résumer en une
ligne, en un commentaire évasif et générique, du style "c'est de la merde".
Surtout que l'album en question, c'est l'album du jour. Celui que U2 propose
au public en 2008 ou 2009, celui qu'il va proposer en concert planétaire
pendant un an ou deux, celui qui s'écoutera longtemps, alors qu'on entend peu
ou plus du tout les albums précédents. Du coup, la comparaison avec les autres
albums a peu de sens.
Mais alors, est-ce qu'ils sont meilleurs, moins bons, pareils ?
La voix de Bono est unique, c'est elle qui différencie le groupe dès la
première seconde d'écoute. Et elle se porte bien, merci. Sur cet album, le
chanteur semble en grande forme, ses interventions sont fortes et bien senties,
les textes qu'il interprète ont du sens, s'écoutent bien. L'age n'a pas de
prise sur un artiste de cette trempe.
L'autre élément différenciant, c'est bien sûr la guitare de The Edge, avec
ses effets et ses styles en mouvement perpétuel, c'est le timbre musical à la
fois évolutif, mais reconnaissable. L'objet d'une longue et douloureuse
recherche, un jeu à la fois subtil et percutant, pas nécessairement difficile
techniquement, mais juste, tout simplement, un résultat indiscutable : ses
accords et arpèges, entendus sur les ondes, semblent faire l'unanimité.
Guitariste reconnu sans être un grand virtuose, c'est lui qui donne la réplique
à Bono, c'est lui qui porte U2 en studio et en concert, qui perpétue le mythe
avec des compositions pures et simples, efficaces et mélodieuses. Qui irait
critiquer cet homme-là, lui dire que son album est le plus mauvais, qu'il
ferait mieux d'arrêter ? Enlevez-lui U2, sa maison de disques, ses
concerts planétaires, cet homme-là serait chez lui à chercher des nouveaux
effets et de nouvelles mélodies, de toutes façons. Alors autant poursuivre une
carrière phénoménale…
Et bien entendu, la section rythmique, l'autre moitié en retrait du groupe,
qui tient la barraque, devenus célèbres en s'adonnant aux joies exquises des
projets parallèles, ça reste très solide malgré l'age, malgré la théorie de
Keith Richards selon laquelle il faut changer de bassiste tous les 7 ans, car
c'est le moteur du groupe. Larry Mullen et Adam Clayton vous saluent bien, ils
sont toujours là, présents mais discrets, indispensables.
Alors voilà, ils sont encore là, ils n'ont pas disparu, parce qu'un groupe
ne vit pas au rythme des sorties d'album, il se perpétue. Ils n'entendent pas
vos commentaires débiles, ils jouent de la musique, ils jouent avec leurs fans,
par millions, dans le monde entier, et il n'y a précisément aucune raison pour
qu'ils s'arrêtent. Avec le temps, à force de concerts, ils parviendront à faire
changer d'avis plus d'un réfractaire, car c'est leur fond de commerce, aussi,
il ne faut pas l'oublier : séduire, convaincre, conquérir.
Au bout du compte, si on n'aime pas U2, si on n'a pas envie d'aimer U2, si
on préfère autre chose, il ne faut pas se gêner. U2, ce n'est pas le remède
contre la grippe A, ça reste de la musique, on est client ou on ne l'est pas.
Le choix est simple.
Mais le besoin d'affirmer son choix et de l'argumenter, le besoin de faire
de la contre-publicité, d'exprimer sa résistance face à un phénomène de mode,
de marquer sa différence, quitte à se perdre dans une pseudo-critique
superficielle, sans fondement réel (la plupart des gens qui critiquent le jeu
de The Edge n'ont jamais touché une guitare), c'est une tendance récurrente,
qui fait écho au succès du groupe, une forme de malaise, de haine. La critique,
c'est une vengeance, d'où une certaine violence dans les propos.
Une violence inouïe, déployée en quelques secondes, sans s'en rendre compte.
Parce qu'on n'est pas client, on s'imisce dans la vie du groupe, on décide que
l'album n'avait pas lieu d'être, que ces musiciens devraient arrêter de jouer.
C'est la chaos.
Et les couillons qui écrivent une page de blog en dix minutes, qui
s'improvisent journalistes en reproduisant à longueur de posts les styles
désuets de journalistes pressés, formatés par un circuit de production
spécifique, obéissant à une ligne éditoriale, c'est-à-dire obéissant à des
règles dont certains journalistes aimeraient s'affranchir, ces bloggeurs
ignorants de leurs propres capacités peuvent bien se payer un U2 dans leur page
perso ! Leur "avis" n'engage qu'eux.
Il est dommage qu'internet, qui offre une si grande liberté à chacun, ne
donne finalement pas davantage la parole aux artistes, et profite ainsi, car
c'est plus facile, aux commentateurs, si souvent injustes, redondants et
inutiles.