Pas facile de faire de la photo en ville, même la nuit. C'est pourtant tentant, car certaines places ont une ambiance particulière. Et il y a moins de monde. On pourrait se croire tranquille.

Bien entendu, il y a en France des lois très précises, qui définissent le droit à l'image, qui interdit formellement de photographier quelqu'un sans son autorisation écrite, par exemple. Certains se plaignent de ces contraintes qui rendent la vie de photographe presque impossible, mais ce n'est pas mon cas, puisque je considère que c'est parfaitement normal : le fait de posséder un appareil photo ne donne absolument pas le droit de mitrailler les gens impunément. C'est même une question d'éducation.

Il y a des règles sur l'utilisation de trépieds, du flash, et des interdictions sur bon nombre de sites classés ou considérés comme propriété exclusive. Mais c'est si compliqué, on s'y perd, alors on fait ce qu'on peut, en essayant de ne déranger personne. Après tout, certaines scènes de grands films sont tournées sans autorisation. On travaille plus vite, et on ne s'en vante pas trop.

Pour avoir du vivant dans mes photos, j'ai résolu le problème en faisant de l'auto-portrait, grâce au retardateur. Et c'est ce que j'étais en train de préparer, ce soir, dans une rue de Boulogne, quand on m'interpela.

C'était une rue presque déserte, vers 22h30. Quand, en faisant mes réglages, j'apercevais quelqu'un au loin, je remettais le bouchon sur mon objectif ou je baissais carrément mon appareil, comme je le fais systématiquement pour bien montrer aux gens que je ne les vise pas. Je suis très discipliné, et je trouve ça normal, car mon activité de photographe ne doit en aucun cas mordre sur la liberté des autres.

Parmi la douzaine de personnes qui est passée, au compte-gouttes, pendant mon siège, un monsieur un peu tendu s'est approché, cherchant un peu ses mots, en me demandant si j'avais un flash. Je lui dis que non, je travaille sans flash, avec un trépied et un temps de pause un peu long, voilà.

Allez savoir ce qu'il me veut, celui-là. Il n'a pas l'air bien costaud, il semble un peu agité. Il s'explique : je suis passé là-bas, et vous m'avez photographié. Il m'accuse sans détour ! Non non, je le sais bien, je ne prends pas les gens en photo, et quand bien même, dans de telles conditions, sans flash justement, il eut été très flou. Je nie fermement, et je lui montre sans broncher les 3 photos prises sur l'écran au dos de l'appareil, il voit bien la rue, déserte. La tension tombe d'un coup, mais quand même. Il me demande si c'est vraiment tout, j'acquiesce en faisant défiler en boucle mes 3 photos.

Il repart comme il est venu et, sidéré par son impolitesse, je lui lance : "Merci, bonsoir, dites quelque chose…" Parce que moi, du début à la fin, j'ai été très cordial. C'est mon oncle qui me l'a appris. C'est simple, et ça désarme. J'ai répondu à ses questions, mais il n'est pas flic, lui, que je sache. Non mais.

Sans trop ralentir, il gromelle : "Ah mais non, vous n'avez pas le droit, vous êtes sans flash avec des trucs qui voient à 400 mètres, je n'ai pas à dire merci…"

Ah ben si. Merci et bonsoir. Désolé pour le dérangement. La politesse, quoi. Ce n'est peut-être pas dans la loi, mais ça ne fait pas de mal. Un peu d'éducation, quoi. Du savoir-vivre.

Et je suis parti sans faire ma photo, avant que l'emmerdeur ne revienne. Je suis vite remonté en selle, quelques centaines de mètres plus loin, dans une rue vraiment déserte à perte de vue, et j'en ai fait une autre, histoire de ne pas rester sur un échec.

Na !