Pour apprécier une œuvre d'art à sa juste valeur, il faut une solide culture. Cela permet de situer le travail de l'artiste par rapport à une époque, à des moyens, à ses contemporains, et éventuellement à ce qui se fait de mieux en la matière, toutes époques confondues. Un véritable travail en soi. Mais cela n'empêche pas n'importe qui d'avoir sa propre sensibilité, et peut-être de ressentir quelque chose pour un artiste raté du XXème siècle. C'est l'émotion qui compte.

Faut-il aimer les classiques ?

Que se passe-t-il si, alors que vous faîtes l'effort de connaître ce qu'il faut connaître, les monstres sacrés, vous ne ressentez pas le même élan que vos aînés ?

Etes-vous irrécupérable si vous n'êtes pas sensible au regard subtil de la Joconde ? Etes-vous inculte si vous avez du mal à écouter un album entier de Led Zeppelin ?

Nombreux sont ceux qui écoutent toujours Led Zeppelin, avec la même ferveur… que les gens de l'époque. Il s'agit de gens qui ont grandi après Led Zep, à qui on a appris que c'était une grand groupe de rock, un précurseur, un incontournable qu'il fallait savoir apprécier.

Mais est-ce que ces nouveaux adeptes apprécient réellement cette musique, ou bien s'ys sentent-ils obligés ?

Il y a eu du progrès depuis, une évolution technique et culturelle indéniable, et le fait d'écouter la même chose qu'il y a 30 ans, avec un esprit de culte, c'est quand même particulier. Pour avoir résisté au mouvement, j'ai pu me rendre compte de l'aspect cultiste d'une telle démarche - il a fallu convaincre que je n'aimais pas, et ça a déplu. Je suis alors sorti du cercle des "puristes". Je me suis exclu du mouvement, et j'ai perdu une forme de respect de la part des véritables amateurs. Il fallait aimer Led Zep ! Se forcer, au besoin…

Elvis Presley a inventé le rock, mais le rock n'est pas resté figé à l'époque d'Elvis. S'il était vivant aujourd'hui, Elvis lui-même se régalerait peut-être avec un home studio, et préterait peut-être sa voix à une collaboration type Gorillaz, laissant à de jeunes talents le soin de mettre en musique sa voix unique. Il signerait probablement un contrat de partenariat avec Slim Fast, ses photos de scène avec 30 kilos de trop servant à vanter les bienfaits des régimes à vocation amincissante.

Fan de Jimi Hendrix, ayant lu plusieurs biographies, possédant tous ses albums studio, je suis incapable d'écouter un seul album d'une traite. Il y a du bon et du moins bon, du purement expérimental que l'artiste considérait peut-être raté, vu qu'il amorçait une profonde évolution de son propre style peu avant de mourir. Hendrix, de son vivant, se disait médusé de voir ses fans, guitaristes en herbe, se casser la tête à reproduire ses erreurs - montrant le problème posé par l'approche de sa musique sans recul, comme un culte.

Et que dire du live ? Quelle déception quand, à la faveur d'une édition en DVD du légendaire concert de l'Isle de Wight, je me suis rendu compte avec horreur de la mauvaise qualité sonore ! Je suis d'accord pour faire mon pélerinage, mais pas en marchant sur des cendres. D'autant que les fameuses Fender du maître ne tenaient pas aussi bien l'accord qu'aujourd'hui, et comme il brutalisait son instrument (avant d'y mettre le feu, rien qu'en tirant sur les cordes pour sortir ses sons inoubliables), il devait réaccorder parfois en plein morceau ! Ce DVD n'a pas bougé de son étagère depuis sa da te d'achat, à mon grand regret. En revanche, le fameux hymne national américain revisité par Jimi, présent sur la compilation "the ultimate experience", bénéficie d'une excellente qualité d'enregistrement, je l'écoute régulièrment avec le même plaisir, même si j'ai pu constater auprès de mes proches que j'étais bien seul dans mon bonheur. Pour beaucoup de gens, la prouesse d'Hendrix est plutôt désagréable.

Nous vivons une époque extraordinaire d'un point de vue technologique, les sounds system des salles, le soin apporté à la préparation des événements et la qualité des enregistrements donnant un produit qui n'a rien à envier aux légendes des 60's ou des 70's. Et musicalement, bon nombre de groupes ont repris le flambeau, et amenant plus loin, et avecc une plus grande maîtrise de tous les aspects de leur musique, un art devenu mature.

Souvenez-vous qu'Hendrix pompait allègrement des classiques de blues pour organiser ses propres morceaux, s'inspirait de lectures discutables pour écrire ses paroles et manquait singulièrement de répertoire personnel au plus fort de sa légende. Quelques-uns de ses titres cultes portent sa griffe, mais ont été composés par Bob Dylan (All along the watchtower, Like a rolling stone). Et très franchement, en tant que chanteur, c'était assez approximatif techniquement.

Si Guns'n'Roses est devenu un groupe de renommée planétaire en quelques années, c'est pour avoir sublimé ce qui restait du rock, amenant le genre à un sommet technique et musical rarement atteint. Le talent de Slash à la guitare, qui continue à vivre bien longtemps après la chute du groupe, n'a rien à envier ni à Hendrix, ni a Jimmy Page, même s'il leur doit probablement une partie de son inspiration. On parle ici d'influence.

C'est, du reste, tout l'intérêt des "bonnes" reprises. La version live de Knockin' on heaven's door, telle que jouée par Guns'n'Roses lors du concert à la mémoire de Freddie Mercury à Wembley en 1992, est un classique, une version particulièrement aboutie du morceau de Bob Dylan. On atteint un sommet sonore, particulièrement harmonieux et intense, le symbole de ce qu'a représenté un des plus grands groupes de rock de tous les temps, mélant métal, rock et blues. Ce n'est pas un hasard si ce titre a été un grand succès commercial (se distinguant du concert lui-même, moins apprécié), largement diffusé sur MTV (toujours dans le bons coups), rencontrant l'approbation d'un public particulièrement large et eclectique : c'est une interprétation qui a transcendé les barrières culturelles. Le "freedom" de Robbie Williams, en revanche, est considéré comme une régression par rapport à la version originale, signée George Michael.

Et c'est bien Puff Daddy qui a remis Cashmere au goût du jour, s'appropriant par sample juste ce qu'il fallait du morceau original pour faire son tube, "Come with me" (bande originale du film Godzilla). Nombreux sont ceux qui préfèrent son style viril à la voix cassée de Robert Plant, son rythme bien carré et intense à la version un peu molle de ses illustres précédesseurs.

Il faut connaître ses classiques, conserver la mémoire, perpétuer les mythes. Ces gens-là ont leur place dans un musée, dans un coin de ma discothèque virtuelle, mais pas sur ma table de chevet et, au bout du compte, pas sur mon ipod.