Manifestation rare et exemplaire de la grave crise identitaire et
déontologique qui menace la presse, un article étonnant propulsé en couverture
du magazine Le Point pose de troublantes questions.
Accident ou tendance ?
Tout d'abord, on peut se demander quelle cohérence il y a entre la
couverture du magazine, diffusée sous forme d'affichage public à but clairement
promotionnel, et l'article lui-même - il est toujours difficile de résumer en
quelques mots bien sentis un texte de plusieurs pages, surtout quand l'auteur
de ces pages n'est pas celui des titres, comme c'est le cas dans la presse.
A l'intérieur du magazine, en théorie, on informe. En couverture, on
accroche, on choque, on accapare. La divergence entre ces deux méthodes
explique sans doute la distance certaine entre les propos des deux documents,
qui devraient pourtant être intimement liés.
En titre, "Les profs - Tout ce que l'on n'ose pas dire". Ce n'est pas comme
si on se privait de dire quoi que ce soit sur les professeurs, depuis 20 ans,
et c'est même un sujet de grief récurrent : le respect pour les
enseignants, déterminant dans le domaine de l'éducation, n'est plus là,
notamment de la part du Ministre de tutelle, cela lui est suffisamment
reproché. En mettant en tête "les profs", l'auteur implique que les points
abordés relèvent de leur responsabilité. Comme si les profs étaient
dissociables de l'Education Nationale, comme si les différentes politiques
ministérielles depuis 20 ans n'étaient pas en cause.
Les sous-titres courts, évasifs, contribuent à semer le trouble :
• Les chiffres qui dérangent. Qui dérangent qui ? Comme si on essayait
de cacher les problèmes archi-connus de l'Education Nationale. Comme si les
profs eux-mêmes essayaient de cacher quoi que ce soit. Un chiffre éloquent
devrait être expliqué par le Ministère, et certainement pas être dressé contre
les profs : il y a en France un prof rémunéré par l'Education Nationale
pour 12 élèves; or, en pratique, il y a régulièrement 30-35 élèves par classe.
Si 1 prof sur 2 est payé pour ne pas faire cours, à qui la faute, sachant que
ce ne sont pas les profs qui choisissent leur affectation ? Problème
d'organisation ? Ce mammouth, dont on se plaint, qu'il faut dégraisser
soi-disant, qui l'administre ? Et qui supprime des postes, sans pour
autant revoir ce système déficitaire ?
• Le scandale de l'inégalité scolaire. L'inégalité scolaire n'est pas une
nouveauté. Elle est archi-connue, et ses causes sont multiples, les profs
eux-mêmes ne peuvent pas être tenus pour seuls responsables de l'inégalité
scolaire. L'encadrement se fait en deux temps : à l'école et à la maison.
Le travail personnel est déterminant pour le développement de l'élève. Que
faire pour améliorer l'encadrement à la maison ? Pour Darcos, rien.
Pire : il part en guerre contre ce qu'il nomme la "privatisation de
l'enseignement", le secteur très porteur du soutien scolaire à domicile. Une
mauvaise chose, selon Xavier Darcos ? Pourtant, un moyen efficace pour les
parents d'apporter un soutien à leur enfant, quel que soit leur niveau
d'éducation, moyennant un sacrifice financier bien sur, mais du coup à la
portée de parents qui mettent en avant la réussite de leur enfant sans
discrimination sociale; avec en prime la possibilité de contrôler les résultats
(et de changer de répétiteur si l'enfant ne progresse pas).
• Le plan-choc de Xavier Darcos. L'effet choc de Darcos, c'est la réforme
sans concertation. Et ses idées ne sont pas nouvelles. Elles choquent parce
qu'elles n'ont pas de fondement logique, parce qu'elles contournent les
problèmes importants et se font sans tenir compte des profs, précisément, qui
ne contestent pas que par plaisir ou par habitude, comme cela est évoqué dans
l'article, mais par conviction et fierté pour leur travail, accompli
quotidiennement. Car malgré tout le travail de dénigrement effectué dans
l'article, dans la continuité du dénigrement général observé depuis 20 ans, les
profs enseignent, et des générations d'élèves sortent du système scolaire avec
une solide formation. Le système a des défauts, nombre d'enfants en sortent mal
en point, mais les causes de l'échec scolaire sont multiples, à commencer par
l'environnement de l'enfant, sa famille. Prétendre régler le problème de
l'échec scolaire uniquement à l'école, c'est occulter les grands problèmes de
fond et menacer, sans certitude de résultat, un système et des profs qui
fonctionnent.
• Pourquoi il faut mieux les payer. Mieux payer, cela veut dire donner plus
d'argent pour un même travail. C'est le principe du mieux. Dans l'article, on
évoque l'initiative maladroite de Xavier Darcos, qui, fidèle à la doctrine
Présidentielle, a proposé de payer plus pour travailler plus. Il ne s'agit donc
pas d'une augmentation de salaire seule, mais d'une augmentation de salaire
proportionnelle à une augmentation du temps de travail, il ne s'agit donc pas
de mieux payer. Grave contradiction.
La question de la liberté de la presse se pose quand un Ministre (en
couverture, le regard bienveillant sur un enfant qui travaille) fait l'objet
d'un article-éloge au détriment d'une classe de travailleurs. Le titre est
faux : cet article n'évoque pas les profs, si ce n'est quelques lieux
communs enchaînés à l'emporte-pièce sans s'appuyer sur une étude de fond dans
un secteur en crise.
L'article est clairement orienté, faiblement argumenté, avec des
commentaires de très peu d'intervenants acquis à la cause du Ministre,
véritable héros/sujet de l'article. Un tel travail de soutien envers une
personnalité ne devrait pas passer inaperçu, à tel point qu'on se demande
pourquoi, tout simplement, le Ministre n'a pas eu droit, en plus de sa présence
en couverture, à son propre titre. Hypocrisie ?
Morceaux choisis : • "Le ministre peut-il réussir ? Xavier Darcos
a pour lui la volonté." • "Davantage d'argent. Quelle catégorie sociale n'en
rêverait pas ?" (Pour 3 heures de plus par semaine, CQFD). • "Xavier
Darcos : "Le système éducatif n'est pas fait pour les enseignants, il est
fait pour les élèves et pour la famille." " • "Bien sûr, nul n'ignore que les
heures sont plus nombreuses qu'il n'y paraît, que les enseignants corrigent
leurs copies à la maison, préparent leurs cours le soir, mais, soyons honnêtes,
leurs rythmes sont incomparablement plus légers que ceux de tous les salariés
du privé."
En bref, si on en croit l'article (et bon nombre de lecteurs le croiront,
puisque c'est écrit dans un journal respectable), les profs travaillent moins
que les autres, ne veulent pas gagner plus d'argent (donc, plus besoin pour le
Ministre de proposer des augmentations) et le Ministre Xavier Darcos est au
service de la famille, les profs n'auront qu'à suivre. Raz-le-bol de ces
fonctionnaires mal payés peut-être, mais qui ont du temps libre et tellement de
vacances (vous, les français qui travaillent comme des mules, suivez mon
regard) !
Les réactions relevées sur le site sont assez représentatives, et
curieusement, souvent fondées (on a rarement autant de bon sens dans les
contributions des internautes). Les profs réagissent avec désarroi et
déception, puisqu'ils ont le sentiment assez juste dans l'ensemble de beaucoup
travailler. Il y a bien sur les anti-profs, qui profitent de la brèche pour
distiller leur haine, répondant sans subtilité à un article qui encourage ce
genre de tendances, en montrant publiquement du doigt une frange de la société.
Et enfin, un lecteur pose la question centrale : à quand un article sur
les flics, les toubibs, pour évoquer les problèmes de ces secteurs ?
A propos de ces réformes-chocs : que se passera-t-il si, pendant que le
Ministre se met à dos les profs avec des mesures inadaptées, la famille ne joue
pas le jeu ? Quelle réussite peut-on espérer ?
Lire l'article du magazine Le Point